J’ai rencontré Ibrahima en 2018, via l’association JRS Welcome d’Aix en Provence. Nous l’avons accueilli chez nous, ma compagne et moi, plusieurs semaines pendant sa demande d’asile.
C’est parce que l’histoire d’Ibrahima mérite d’être racontée que j’ai décidé de publier cette série d’épisodes qui retracent son parcours, avec son accord. Ce récit est un témoignage authentique, qui provient de nos conversations et de du dossier de demande d’asile d’Ibrahima.
À l’heure où nous confions nos choix à des intelligences artificielles, où nous sacrifions toujours plus de liberté pour de la sécurité, Ibrahima est un exemple de dignité, de résilience et d’abnégation.
Il avait tout et il a tout perdu, sauf qui il est.
Une vie paisible à Conakry
Ibrahima est né en juillet 1990 à Tougué, en Guinée. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants, son père, agriculteur analphabète, les a tous mis à l’école.
Comme le veut la coutume, Ibrahima est élevé par sa grand-mère dès l’âge de 5 ans. Lorsqu’e le garçon’il en a 7 ans, elle l’emmène, lui et ses 3 cousins, qu’elle élève aussi, vivre à Conakry, la capitale du pays pour qu’il puisse poursuivre sa scolarité.
Le jeune Ibrahima continue ses études et obtient une Licence en développement communautaire et organisation. En Guinée, le titulaire d’une licence est considéré comme quelqu’un qui a terminé son cursus universitaire et qui peut prétendre à un poste de cadre supérieur.
Ibrahima a toujours voulu être indépendant financièrement. Alors qu’il est encore étudiant, il ouvre plusieurs commerces et entreprises. Avec un ami, il loue un kiosque-restaurant à Sonfonia où il prépare des repas sur place ou à emporter et vend des recharges pour téléphones. Il a aussi acheté une Peugeot 309 et embauché un chauffeur, puis un second taxi qu’il conduit lui-même lorsqu’il n’a pas cours à l’université.

En cumulant ces 3 activités, Ibrahima gagne entre 5 et 6 millions de francs guinéens par mois, l’équivalent de 500 €. Un très bon salaire en Guinée, bien supérieur à celui de ses professeurs à l’université, d’environ 2 millions de francs mensuels.
Ibrahima a pour objectif de poursuivre ses études avec un Master en Gestion des ressources humaines à Conakry, tout en poursuivant ses activités.
Son engagement politique
Le désir d’indépendance et de liberté est solidement ancré en Ibrahima. Alors quand il voit sa Guinée corrompue et dirigée d’une main de fer par Alpha Condé, l’oppression des peuls, son ethnie, par les malinkés (ethnie minoritaire dans le pays, mais dont est issue Alpha Condé), Ibrahima ne peut rester sans rien faire.
Sympathisant de l’UFDG (Union des Forces Démocratiques de Guinée) depuis 2007, il adhère après plusieurs manifestations au parti en 2014. Au cours de ses études, Ibrahima comprend qu’il peut oeuvrer davantage et devenir acteur de la lutte contre la corruption dans son pays.
Ibrahima a de l’influence auprès des jeunes guinéens. Ses origines modestes et sa réussite, associées à sa capacité à parler peul, soussou et français l’aide à se faire comprendre et à convaincre les lettrés comme les illettrés. Il fait notamment du porte à porte pour sensibiliser les analphabètes à l’importance de se faire recenser pour pouvoir voter aux prochaines élections.
Dès 2015, le jeune militant est de plus en plus en vue, en particulier lors des manifestations où il n’hésite plus à prendre la parole. Il est membre du bureau local du parti, organise des réunions et des activités sportives pour rassembler les jeunes. Il participe à des meetings et prend la parole aux côtés du président du parti, devant plusieurs milliers de personnes. Très vite il devient un meneur et celui à qui on confie l’ouverture des meetings.
Ibrahima attire aussi l’oeil des autorités et il doit maintenant prendre des précautions. Après chaque manifestation, il ne rentre pas chez lui et va dormir quelques jours chez des amis, de peur de se faire arrêter par la police. Il est une figure politique locale, mais n’est pas encore assez connu pour que sa célébrité puisse le protéger. Il craint d’être arrêté et conduit dans les prisons du régime, dont on ne revient pas toujours.
Une situation amoureuse compliquée
Début 2013, Ibrahima est en terminale et fréquente Fatoumata, une camarade de classe. Les débuts sont simples, un mariage est vite prévu, mais plus ils se découvrent, plus le fossé se creuse entre eux. Fatoumata apprend à Ibrahima qu’elle est la sœur du ministre de la Culture, des Sports et du Patrimoine Historique, d’Alpha Condé. Elle le couvre de cadeaux et lui offre même une moto pour son anniversaire.
En 2015, Fatoumata invite Ibrahima à l’UNC (Université Nongo Conakry), une université privée où elle étudie l’économie. Elle veut qu’il l’aide à créer un mouvement pour la réélection d’Alpha Condé, avec le soutien financier de son frère. Ibrahima refuse et décide finalement de mettre un terme à leur relation.
Le 16 aout 2016, une grande manifestation allait être organisée pour réclamer davantage de démocratie, une meilleure justice et gestion du pays.
Le dimanche 14 aout, Fatoumata appelle Ibrahima et lui demande de ne pas participer à cette manifestation. C’est à ce moment qu’Ibrahima décide de mettre un terme définitif à leur relation. « Cela va te coûter très cher » lui dira-t-elle. Mais les tentatives de la jeune femme pour le corrompre ou l’intimider échouent, Ibrahima est determiné à se rendre à cette manifestation, d’une ampleur sans précédent.
Quoiqu’il lui en coûte.
